LAQUENEXY

MERCREDI 4 MAI 2016 :

Nous revoici sur les chemins pour la marche du mercredi : onze marcheurs, huit kilomètres à découvert sur le plateau de Laquenexy puis vers la vallée de la Nied Française, remontée vers Courcelles-sur-Nied et les vergers encore fleuris de Laquenexy. Dernière étape à Courcelles-Chaussy dans le jardin extraordinaire de Jean-Paul et de Paola.

La journée est belle. Tout est jeune et tendre, tout est vert, jeune feuillage, blé en herbe, herbe haute des talus et des prairies, jaune du pissenlit en fleurs au sol et du colza en tiges serrées. Des bœufs et des chevaux s’approchent. Cherchent-ils la caresse ou sont-ils curieux du chien Laos ? Dans la vallée de la Nied, on s’arrête un temps sur un petit pont à contempler l’eau qui s’écoule à travers la luxuriance des rives végétales.

La voie verte suit le tracé de l’ancienne voie de chemin de fer vers Saint-Avold. Je l’appellerai chemin des rossignols car je m’enchante de leurs trilles. Jamais je n’avais ainsi entendu, de jour, se répondre les rossignols. Ce n’est que dans les contes ou les chansons qu’on nous fait entendre le chant mélodieux des chaudes soirées amoureuses : « … Rossignol des bois ta voix pure met nos cœurs en émoi, nous fait rêver… ».

Nous remontons maintenant vers Courcelles sur Nied. Un jeune papa promène un nouveau-né, le voici devant nous dans la côte, vers  le verger de Laquenexy entre les blés. Ce jeune homme à tee-shirt vert, poussant la voiturette dans cette montée, me semble incarner le printemps dans son ascension triomphale.

Nous avons repris les voitures pour rejoindre le chef-lieu de canton, Courcelles-Chaussy où Paola, dans son jardin, vêtue de jaune et de blanc, ressemble à une de ses tulipes épanouies. Je suis tentée de relire mon récit de la visite de l’année dernière, ce que je ne ferai qu’après ma page d’écriture d’aujourd’hui. Mais l’émerveillement est toujours là ! Tant de plantes diverses, des milliers, de  toutes formes, textures, couleurs variées dans ce jardin, ou plutôt dans ces jardins étagés où des allées de pierres posées mènent aux quatorze pierrailles avec des plantes rares des quatre coins du monde, de l’Orégon au Japon, du Nord au Sud, de la montagne alpine au désert. Les mousses sont épaisses, spongieuses parfois et fleuries. Partout des fleurs de saison. Des rangées de vieux arbres en bonzaï font rêver à un repos à l’ombre de leur feuillage, vieux pommiers et cerisiers en fleurs, érables rouges, pins, chênes à l’écorce rugueuse et sans feuilles encore, un repos qui demanderait aux géants que nous sommes de rentrer, par quelque magie, au royaume de Lilliput.

Le plus surprenant est qu’on ne voit pas le travail que nécessite un tel jardin. Il se devine aux abris où s’entassent les pots vides, aux couches, nurserie des jeunes plants, aux pierres rapportées des allées, à un petit bassin secret, réserve d’eau où croissent des fleurs jaunes, des iris d’eau ?

En ce début de mai, après un avril froid, la vie végétale s’éveille, discrètement encore, en couleurs tendres, du blanc au jaune, du rose au violet, avec des touches de bleu et toutes les nuances du vert mais exubérante déjà et forte avant l’explosion de juin telle que je l’ai évoquée dans mon journal du 3 juin 2015 lors de ma première visite.

MERCREDI 3 JUIN 2015 :

La promenade de ce jour, organisée par Daniel H., commence à Courcelles sur Nied, gros bourg mosellan. Nous nous garons le long de la route qui va vers Saint-Avold et que bordent d’élégantes maisons bourgeoises aux beaux jardins et parcs.

Si nous traversons la place du temple, si nous remontons le cours d’un ruisseau canalisé qui se jettera plus loin dans la Nied Française, si nous passons le lavoir déserté des lavandières d’hier mais fréquenté aujourd’hui par des jeunes filles oisives, si nous montons la pente longue et douce qui mène au plateau, si nous nous attardons sur le pont à regarder la Nied qui coule en bas, si nous marchons dans cette campagne si française, doucement vallonnée et bocagère que le remembrement a apparemment peu transformée, c’est pour mériter la visite d’un jardin que bien des randonneurs connaissent et dont on nous a beaucoup parlé, le jardin de Paola et de Jean-Paul.

Au terme d’une marche de 7 kilomètres, on y accède au haut du bourg par des chemins devenant plus herbus, longeant vergers, potagers et pelouses. Voici un verger aux arbres bien alignés sur une pelouse fraîchement tondue et, joignant ce verger dont il n’est séparé que par une ligne imaginaire marquant leur différence, voilà le jardin dans lequel Paola nous introduit par le portillon arrière. On descend en pente douce par une allée herbeuse longeant le jardin, je devrais dire les jardins car des arbustes d’ornement fleuris, quelques arbres fruitiers, des abris couverts de végétations retombantes, divisent l’espace et le prolongent. Cette allée est bordée d’ une profusion de plantes vivaces haussant à la lumière tiges et fleurs dans la variété de leurs couleurs, ancolies à bec et à clochettes, pivoines au cœur compliqué et secret et aux boutons voluptueusement arrondis, iris bleus, fleurs jaunes, dictame délicat…Cette allée va jusqu’à un petit bassin secret piqué de lentilles jaunes sous des branches retombantes, et conduit à la maison.

Mais restons au jardin et remontons par les allées transversales. Voici les semis des graines venues du monde entier, qu’on ne trouve pas dans le commerce, nous dit Jean-Paul. Il fait partie d’une association dont les trois cent membres français s’échangent les graines qui lèvent sous treillis et qui seront mises en godets avant de trouver leur place dans un sol préparé pour elles, acide ou calcaire. Sur des murets sont assis, vieux sages qui auraient gardé leur jeune et pleine chevelure, des bonzaïs, tronc bosselé par plus de quarante années et feuillage printanier, des hêtres, des chênes, des érables, des pins… On en verra d’autres plus loin sur d’autres murets tout aussi impressionnants de vie condensée.

Le printemps fleurit dans une variété étonnante d’espèces végétales : plus de mille plantes alpines de tous pays et continents, dit l’amateur de jardin que j’ai envie de qualifier de jardinier amoureux  tant ce jardin, où je n’ai vu aucune « mauvaise herbe » parmi tant de plantes, est si amoureusement travaillé qu’on ne sent pas le travail qu’on devine pourtant de chaque instant, la nature paraissant s’y être épanouie « naturellement ». Des plantes de montagne s’étalent en mousse rêche sous la paume ou douces et fleuries de fleurs minuscules du blanc au bleu, du bleu au violet en passant par tous les tons de rose. Une touffe de feuilles en lancettes hausse des fleurs d’un rouge vif, une autre, des fleurs d’un bleu électrique. La couleur, nous dit-on, est une ruse d’adaptation de la nature pour attirer les rares moustiques de la haute montagne. Les rocailles sont aussi faites de pierres plates posées verticalement et parallèlement,  à la façon des Tchèques, pour offrir un sillon rocheux aux fleurs de l’ombre, et de pierres arrondies pour les plantes couvrantes. Parfois une touffe d’œillets roses  offre son parfum d’œillets de l’enfance. Des plantes potagères sont bienvenues parmi les belles étrangères!  Voici la sphère aérienne des fleurs d’ail, faite d’étoiles à six branches affûtées, une fleur de géomètre, voici un pavot de l’Himalaya, bleu, au cœur d’étamines jaunes sur sa tige velue. Voici des orchidées en outres violâtres, impudiques et  vénéneuses, chapeau plat en avancée, des coquelicots que nulle dame de Marly ne peindra à la chaîne, pétales de soie fragile et cœur de fils perlés, d’un violet noir, comme on en trouvait dans les corbillons à broder des grandes tantes d’autrefois.

Après la répétition de théâtre et le hâtif souper, une image vient à moi au seuil de la nuit, l’image mariale de « l’arbre à neige » qui devient, dans la confusion du sommeil commençant, acacia aux lourdes grappes, blé bleu en épis, eaux noires de la Nied dans lesquelles je sombre…