GORZE

Mercredi 09 Septembre,

 

Gorze, en 1964 quand nous sommes arrivés dans le pays mosellan, nous apparut encore redoutable comme si la puissance de l’ancienne cité perdurait : une rue principale étroite, livrée à la fois au stationnement sur un côté et à la circulation dans les deux sens, une église et un palais abbatiaux impressionnants, de beaux porches et un mur haut le long de la route, avec fenêtres grillagées, qui effrayait les enfants parce qu’on leur avait dit que c’était une maison de fous (à l’époque on ne disait pas encore malades mentaux), ces hommes étranges qu’ils voyaient errant dans les rues.

 

 

Aujourd’hui, c’est à une promenade plus souriante entre vallons et forêts que nous convie Daniel C. même s’il ne peut s’empêcher de nous mener dans des lieux diaboliques aux noms évocateurs, le Trou de Robert Fey ( et bien sûr on entend Robin Fée), la vallée du Fond de la Gueule, et de nous conter les légendes de ces lieux où superstitions et sacré, légendes et histoire se mêlent depuis la naissance de la première abbaye au huitième siècle et celle du chant messin connu par la suite sous le nom de chant grégorien. Cela je l’apprends en marchant avec les amis randonneurs car la marche est propice à l’échange et, puisque nous cheminons aussi dans le dédale de nos vies différentes, à la rencontre et à la découverte. C’est en marchant et en parlant que nous nous rendons compte que des liens nous unissent, que nous connaissons parfois les mêmes personnes ou que nous nous sommes croisés sans le savoir dans les mêmes lieux.

 

Le parcours commence dans le fond de vallée de la Gorzia et nous fait monter dans la forêt encore tiède de l’été et toute vibrante de lumière dans ses feuillages mouvants, sur les sentiers de feuilles séchées, si doux au pied, de la forêt mosellane, entre des murs de pierres sèches ou des talus rocheux. Parfois au travers des arbustes en haie, on devine des prairies livrées aux herbes folles et des vergers en friche. Des arbres vénérables enracinés profondément, des sentiers nombreux qui s’ouvrent en croix à des carrefours forestiers, un prieuré orthodoxe d’où sort, dans sa chaise roulante, comme une fée dans son carrosse, une dame en cheveux blancs et châle noir l’enveloppant toute entière et surtout l’attendu Trou de Robert Fey, tout cela rappelle que nous sommes sur une terre très ancienne d’hommes et de dieux.

 

 

Le point de départ de la légende du trou de Robert Fey serait lié à l’histoire des assauts que la riche abbaye dut subir au cours des siècles. Des moines auraient creusé un tunnel qui, parti de l’abbaye, aboutissait à ce trou ouvert en pleine forêt du Bois-le-Prêtre. Quand ? On ne le sait pas, la légende n’a pas d’âge. Ils auraient emmené dans leur fuite éperdue leur trésor, et le Malin les aurait piégés, retenus dans ce trou, veillant à jamais sur leurs cadavres sans salut et leur trésor perdu. Le trésor serait toujours là bien gardé par des grilles de fer. 

 

On comprend comment se forment les légendes. Car si les situations sont connues, attaques,  persécutions, fuites, traques, poursuites, si les émotions, peur, désir de sauvegarde des biens et des personnes sont universels, les objets de l’effroi fonctionnent toujours dans l’inconscient des hommes. Le puits, le tunnel et la chambre sans issue, le trésor perdu et gardé par le diable, les chiens verts qui, d’après l’écran magique d’internet, gardaient l’ancienne cité, font encore rêver. Et pourtant, le puits que les scientifiques nomment  diaclase est une cavité naturelle, mais le boyau de quarante mètres en direction de l’abbaye et qui aboutit à une chambre paraît bien fabriqué et, comme dit Daniel H. , « on ne serait pas les premiers à refaire l’histoire » si on échafaudait des hypothèses hasardeuses. La vieille morale est toujours à l’œuvre puisque l’avidité des moines fut punie et que notre curiosité restera insatisfaite. Des points de vue différents nous font considérer comme trésor les chauves-souris qui ont investi ces sombres lieux . Hier encore elles étaient objet d’effroi, aujourd’hui la morale écologique est protectrice, le diable est en déroute, en tous cas ici dans ce bois tranquille, les génies de la terre sont devenus civils.

 

Les plus vaillants du groupe, qui sont aussi les plus disponibles, vont partir à l’assaut du rocher de la Vierge, peut-être inconsciemment choisissant la voie étroite vers les hauteurs après la descente fantasmée vers les abîmes. Marthe, Guy et moi restons dans la norme horizontale et revenons par la route. Devant le palais abbatial, je crois avoir trouvé l’explication aux croix de ciment alignées dans un coin isolé du reste du cimetière quand je lis sur une plaque que 187 soldats de la Grande Armée furent enterrés à Gorze, mais les dates ne correspondent pas et les tombes austères, qui nous avaient intrigués au départ quand Guy G. avait poussé la lourde porte  coincée par le temps dans son mur basculé, garderont pour nous leur secret.