BUSSANG

MERCREDI 19 AOÛT 2015 :

 

Treize heures trente, départ de Marly avec Daniel H. direction Nancy, Epinal, Remiremont, Le Thillot,  Saint Maurice sur Moselle.  Nous longeons la jeune rivière sur notre route des hautes Vosges, elle n’est encore qu’un large ruisseau au ras des pierres et des racines de ses rives. Nous arrivons vers seize heures trente à l’auberge du Rouge Gazon assise sur sa pente au-dessus de la vallée, accueillis par Daniel C. qui a secondé Marie-Françoise pour l’organisation du séjour, Guy G . et Odile. Notre chambre est simple et confortable ; nous nous sentons en montagne devant la double fenêtre étroite, ouverte dans un mur épais sur la pente toute proche où des randonneurs, qui ne se savent pas regardés, redescendent. Le lendemain, nous y verrons des moutons, des chèvres et plus haut, sur la gauche, des vaches que le lointain rapetisse et ralentit, au son de leurs douces clarines.

 

A dix-huit heures, après le dîner dans le parc, dîner fait d’assiettes de charcuteries, de fromages et de tartes aux myrtilles, nous sommes dans le théâtre en bois de Bussang, où je ne retrouve pas, comme les premières fois, l’odeur forte et délicieuse du bois sec chauffé par le jour. Mais le décor vosgien de  bois sculpté en dentelle au-dessus de la scène, les naïves imitations de bois de cerfs et la devise « Par l’art » à gauche et « Pour l’humanité » à droite, sont toujours là. L’esprit de Maurice Pottecher, sa foi dans l’art et dans l’homme, son idéal humaniste soufflent encore ici où travaillent tant d’artistes et de bénévoles, et inspirent toujours un public varié, même si la moyenne d’âge est assez élevée, et populaire « au bon sens du terme » aurait dit ma mère qui avait une haute idée du peuple.

 

 Nous allons voir L’Opéra de Quat’ sous de Bertolt Brecht. La pièce n’a pas vieilli, les mendiants sont encore dans nos villes, les Peachum d’hier sont les mafieux d’aujourd’hui, la corruption et les banques prospèrent toujours et plus encore, les surineurs sont devenus terroristes, les prostituées de la scène, dans leur cabine chauffée au rouge, sont les sœurs  de celles d’Amsterdam dans leur vitrine…Mais quand le mur du fond de scène s’ouvre, qu’apparaissent la forêt vosgienne, ses arbres que les projecteurs  arrachent à la nuit, son sentier sur lequel un cheval monté par la reine et son héraut descend vers la lumière, pour apporter, parce que nous sommes au théâtre, la résolution des problèmes de « cet univers de damnés », c’est comme si toute cette beauté de la nuit triomphait de l’imperfection du monde.

 

 

JEUDI 20 AOÛT 2015 :

 

Se réveiller à l’hôtel et prendre le petit déjeuner au buffet dans la grande salle à manger où se croisent randonneurs, amateurs de théâtre, touristes, est toujours un plaisir qu’une dame inconnue, en arrêt devant les confitures, exprime avec candeur «  j’ai envie de tout ! ».

 

 

Nous voilà partis pour une promenade de trois heures avec trois cent mètres de dénivelé vers la crête des Perches sur un sentier d’abord herbu puis hérissé de pierres et de racines aériennes, parfois couvert d’humus. Nous traversons des éboulis de pierraille dans la crainte et l’espoir secret qu’un chevreuil, dans les hauteurs, fasse rouler un caillou, dans sa course légère. Sur notre gauche, les strates horizontales des branches feuillues des hêtres s’étagent et montent des à-pics, sur notre droite, les troncs lisses et droits, parfois noueux et contournés, se dressent en piliers au-dessus du sol rouge de leur riche pourriture. Ici on respire largement. Notre guide Daniel menace d’accélérer sa marche de montagnard quand les bavards impénitents parlent théâtre dans la montée, au risque d’un essoufflement. On a la récompense, au sommet de la crête, de monts à la Gaspard Friedrich ou de paysages romantiques, préludes à l’atmosphère de la pièce de Schiller que nous verrons tout à l’heure. Voici le lac des Perches, tout rond et vert, loin, en bas. Derrière nous, les ballons, ballon d’Alsace et les pentes alsaciennes.

 

On a maintenant l’appétit du marcheur et le repas au Rouge Gazon ne nous déçoit pas, abondant, campagnard et vosgien, mais aussi joyeux et convivial. Nous sommes donc sept à table, bien servis par de jeunes serveurs et serveuses compétents et sans les manières gourmées de la ville. Mention spéciale pour le plateau de fromages avec le cheek, sorte de bibeleske vosgien, la crème d’Albert au vin d’Alsace et aux noix, le munster fermier servi avec du cumin et le barkass.

 

On ne fait pas impunément un bon repas, on ne se retrouve pas dans la chaleur, la sécurité,  la demi obscurité du théâtre, aux côtés de ses amis, sans qu’on en paie les conséquences. Pour moi, ce sera un discret petit roupillon pour la première partie de Intrigue et Amour,  de Schiller. Je me trouve des excuses, la pièce ne serait-elle pas un peu bavarde et la mise en scène pas toujours pertinente ? Les autres protestent, ce qui me met en devoir d’éveil pour la deuxième partie. C’est dans un état de grâce que cette deuxième partie me mettra. Nous discutons, à la sortie, du texte romantique, de sa hardiesse prérévolutionnaire, de la mise en scène classique et presque brechtienne parfois, de la présence des personnages, magnifique Lady Milford, somptueuse et douloureuse dans ses atours, jeune Louise Miller, gothique dans ses évanouissements, héros fou d’amour et de jalousie, père terrible, mère atroce et tous les autres aussi qui déploient la palette de leurs talents multiples, chanteurs, musiciens, acteurs…

Guy, Daniel et moi disons au-revoir à nos compagnons qui restent une nuit de plus, prétexte à une longue promenade du lendemain et, parce qu’à Bussang on fait toujours des rencontres, nous quittons ces lieux d’élévation avec le sourire de la jeune Madeline qui semble descendre du plateau, ou plutôt du fond de scène qui, tout à l’heure s’ouvrait, selon la tradition du théâtre du peuple, sur la forêt, comme dans un autre monde où sont passés, pour leurs tragiques noces, les amants délivrés des intrigues et du mal.