VANTOUX

JEUDI 7 JANVIER 2015 :

La marche d’hier fut comme une parenthèse d’oubli ou plutôt de refoulement de l’horreur ressentie quand tomba, aux informations de midi trente sur France-Culture, avec la brutalité d’une bombe, la nouvelle de l’attaque contre les dessinateurs, journalistes et locaux de Charlie Hebdo. Je ne retrouvai  l’état de sidération qu’un tel acte pût avoir lieu dans notre pays qu’après le goûter accueillant, gai et convivial chez Solange où pacifiquement, nous, les descendants des révolutionnaires régicides, nous tirions les rois et mangions gâteau et galettes autour d’une table joliment dressée.

 

Une parenthèse d’oubli qui commence à Vallières où les treize marcheurs de ce jour se retrouvent pour la marche qui débute en ville mais qui les mène vite entre les haies de terrains vagues, le long du tracé de l’ancienne voie ferrée construite pendant l’annexion par les Allemands  pour le ravitaillement de leurs troupes. D’ailleurs André, qui a organisé cette marche, l’a placée dans la continuité de celle de Gravelotte. Voici l’ancienne gare de Vantoux en pierre jaune, soubassement de granit, devenue maison particulière ce qui lui a fait gagner une laide expansion en ciment et perdre, outre son statut de gare, son apparence d’utilité et de maison peut-être sans beauté particulière mais aussi sans vulgarité. Plus loin, dans le petit bois à l’abandon, on verra des restes de forts et les ruines d’une construction avec solides barreaux aux fenêtres disparues, qui nous fit imaginer toutes sortes de destinations pour ces ruines romantiques assaillies par la grise et humide végétation hivernale.

 

 

A l’entrée de Vantoux, on descend vers le ruisseau aux eaux vives. Deux cimetières se font face, séparés par la route, le cimetière chrétien et le cimetière juif, tous deux entourés de murs et tranquilles, comme il se doit. Le cimetière juif est le plus ancien, certaines tombes sont du 11 ième siècle, entend-on, son mur semble suivre les méandres de l’eau et les inclinaisons du sol, ses tombes en pierre de Jaumont portent des écritures hébraïques avec des dates qui étonnent. Toutes, même les plus anciennes, sous les ramures dépouillées d’un vieil arbre et sur un monticule, sont encore fièrement dressées. Toutes sont tournées vers l’orient. Ce n’est pas encore ici, le long du ruisseau que nous passons par un pont décoré des branchages de Noël,  mais sur le plateau qui domine Metz que nous aurons une discussion sur l’orientation, le ciel sans lueur ne nous renseignant pas et la boussole sortie d’un sac nous mettant d’accord. Pour l’heure, nous laissons derrière nous la maison du bord de l’eau, moulin, tannerie ou papeterie avec cheminée de tuile, pour longer le village de Vantoux dont les habitants étaient appelés les Vandales jusqu’à ce qu’ils se rebellent (la grammaire exigerait l’emploi de rebellassent mais je crains le ridicule !) contre l’image que leur conférait ce nom et qu’ils choisissent la nouvelle appellation de Vantousiens, ce qui fait dire à un de nous avec un air de douceur  qui dément sa parole qu’il préférerait rester vandale. 

 

Voilà le plateau, sous le vaste ciel sans soleil, en balcon sur Metz et ses banlieues, le sentier qui nous mène dans un autre petit bois non exploité, arbres tombés  au hasard de la chute, branchages enchevêtrés, ronces encore vertes, feuilles pourrissantes, boue des fondrières…Puis c’est le village de Mey annoncé par un monument aux morts prussiens et français tombés le 16 août 1870 lors de la bataille de Mey-Borny : belles maisons paysannes et demeures bourgeoises, château Espagne dont on attrape la vision en passant devant sa grille fermée, « folie Durutte », tour carrée que le peintre fit construire pour y étudier l’astronomie, église Saint Pierre du XII ième siècle avec, sous une bretèche à meurtrières, un linteau étonnant qu’on lit comme une histoire peu religieuse puisqu’on y voit une sirène sexuée avec chevelure, seins ronds et cuisses largement écartées, enserrée dans la roue de ses longues jambes se terminant en palmes. A cette époque, tous les dessins étaient apparemment bienvenus, même aux églises ! On y voit encore un lion qui nous regarde hardiment, queue entre les jambes et patte dressée, un cochon dévoreur de fleurs, un oiseau   … Nous marchons toujours, sans fatigue apparemment. Du plateau, nous redescendons vers la vallée et vers Vallières…