MONTDIDIER

MERCREDI 19 NOVEMBRE

Nous partons ce matin pour Montdidier en Moselle à une soixantaine de kilomètres de Marly. Il me faut suivre la carte pour ne pas rater les embranchements  des petites routes qui s’enfoncent dans un brouillard dense. Le GPS consulté ne nous offre que la Belgique comme horizon. Malade du mal de voiture, un œil sur la carte qui glisse sur mes genoux, un doigt interrogeant le têtu GPS, dans l’oreille les jurons du conducteur, je soupçonne, à ce paysage de collines, de bois, de marécages, de pâtures isolées et sans animaux, à ce paysage étouffé par le brouillard et que je perçois par échappées,  un pays de sorcellerie et la suite me donnera raison. Ne sommes-nous pas très près du village du mage de Marsal et de la tombe, à Tarquimpol, de l’illuminé Stanislas de Gaïta ?

 

 

Nous retrouvons les autres à Montdidier, un village dont je verrai à notre retour l’exceptionnelle situation. Il s’allonge sur une crête  étroite entre des descentes pentues. Pour l’heure, nous nous mettons en marche. Nous sommes vingt marcheurs, tous paraissent vigoureux. Dans les côtes, je marche au rythme d’André qui remarque mon essoufflement. Daniel m’a prêté ses bâtons ce qui va dynamiser ma marche.

 

Nous marchons en ce matin brumeux, sur des chemins herbus et humides, le long d’étangs silencieux et de prairies vertes et vides, sur des chemins forestiers défoncés mais que l’épaisse couche de feuilles tombées nivelle, dans les forêts de légende où de grands chênes aux troncs vertigineux attendent d’être coupés pour le voyage en Chine d’où ils reviendront sous forme de planches, beaucoup de hêtres aussi et quelques charmes pour charmer nos rêveries de marcheurs devenus silencieux. A notre passage des chiens, rendus fantômes par la brume qui ne se lève pas, aboient, de fermes invisibles. Nous nous arrêtons pour le repas tiré du sac, le long de l’étang de Monsieur Klein, dentiste, qui a autorisé l’étape et nous a préparé un petit feu de bienvenue devant un abri rustique. Pendant que les bouches mastiquent, les yeux se perdent sur les eaux calmes, sur les grands arbres et les roseaux de l’île qui nous cache le détour de cet étang plus grand qu’il n’y paraît et dont nous ferons le tour cette après-midi.

Je marche près de la sœur d’Anne-Marie, femme du maire de Montdidier qui nous a reçus et nous accompagne. Cette jeune personne me parle des fêtes païennes qu’elle a connues à cette saison de l’année,  dans cette forêt, le Hat-Bos en patois, des sorcières que l’on s’amusait à juger, exorciser, brûler devant un tribunal de villageois, devant un faux curé exorciste, un faux juge, en souvenir toujours vivace des supplices infligés aux sorcières du Moyen Age. Quand, cette dernière « cérémonie » ? Oh, il y a dix ans, elle se pratiquait encore! On allumait le feu dans la clairière, on brûlait, on chantait, on dansait et on s’en retournait à la lueur des bougies dans les betteraves creusées. Anne-Marie précise que ce chemin large que nous empruntons maintenant et qui traverse la forêt reliant  Montdidier, hameau sans église, au cimetière de Léning, était le chemin des morts par où le cercueil, cahotant sur une charrette, offrait au défunt le confort de son dernier voyage en ce monde.

 

Pour nous remettre de ces voyages dans le temps et la mémoire et de cette marche rendue automatique par la fatigue, la mairie du village nous offre une boisson chaude et du gâteau. Nous aurons le temps encore avant la nuit de faire un tour au cimetière ancien sur sa vertigineuse pente, si poétique à regarder du bas avec l’alignement de ses tombes de pierre, le chemin du cimetière serpentant dans la pente et l’église tout en haut, le temps de visiter une fabrique de confitures artisanales dans l’odeur des mandarines qu’une dame du village épluche et des bassines où cuisent, non des bouillons de sorcières mais d’odorantes mixtures.

 

Nous aurons aussi le temps d’aller voir le « guéoir» alimenté par une source autrefois, où on lavait et défatiguait les chevaux exténués par le travail sur les pentes. Le bassin est en contrebas et, pour y accéder, des murets de pierre retiennent la terre. On ne peut s’empêcher de penser à un théâtre à ciel ouvert où, sollicité par Guy G. et Jean-Paul M.,  Guy D. déclame la fin de La chanson du Mal Aimé d’Apollinaire et ce texte magnifique clôt  cette promenade enchantée.

 

 

« Moi qui sais des lais pour les reines Les complaintes de mes années Des hymnes d’esclave aux murènes La romance du mal aimé et des chansons pour les sirènes… ».