GRAVELOTTE

MERCREDI 26 NOVEMBRE 2014 :

 

Le rendez-vous de la promenade avec notre nouvelle association de marche est à Gravelotte devant le musée de la guerre de 1870. De l’extérieur, le bâtiment récent, trapu et sombre, évoque un fortin. On entre dans une sorte de nef d’un  noir profond avec des éclats de lumière donnés par les triangles de découpe du toit, ouverts en plein ciel, et par la large vitre du fond sur la paisible campagne lorraine. Ce qu’on croyait d’abord être du bois précieux d’un noir rougi, avec des brillances de patine, s’avère être du laiton vieilli à l’acide. Les déchirures des chairs, le sang noir séché, l’obscurcissement de la mort à l’œuvre et l’aspiration à la lumière parlent dans l’œuvre de l’architecte Bruno Mader.

 

La jeune conférencière évoque très bien  ce qu’elle n’a pas vécu. Nous non plus n’avons pas connu ces temps héroïques mais nous avons presque entendu la mitraille «  pleuvoir comme à Gravelotte » et on nous a tant répété de ne pas «  faire le zouave » que nous reconnaissons le beau costume de ces braves et nous sommes plusieurs à nous souvenir des récits de nos grands-parents ou grands oncles eux-mêmes familiers des récits de leurs anciens. Un de nous a retrouvé, à la mort de son père, le journal de guerre d’un ancêtre combattant qui ne parlait jamais, une autre, née sur cette terre, semble regretter de ne pas avoir porté assez d’attention à des récits trop souvent entendus, je me souviens de ma belle-mère évoquant les « casques à pointe » défilant dans son village de la Meuse en 1914 avec , encore dans ses yeux, son effroi d’enfant  à ce spectacle et au souvenir des récits maternels des terribles uhlans de la guerre précédente . Peut-être, dans ce groupe attentif et intéressé, y a-t-il quelqu’un qui, comme moi, a découvert dans les photos de famille, des portraits de grands oncles ou grand pères des territoires annexés en tenue militaire allemande de la guerre de 1914 et s’en sont souvenu quand ils ont vu ce portrait des deux frères au poste frontière de 1871 à Mars la Tour. Postés de chaque côté du poteau frontalier, ils se donnent la main, l’un est en tenue française, pantalon garance et veste bleu horizon, l’autre est en cavalier blanc à l’Allemande, symboles tous deux des déchirements de ce pays des marges.

 

Le musée est riche d’objets : des armes, fusils, chassepots, baïonnettes, canons, des bardas, gibecières, gibernes, sacoches, des ceintures, des armures, des casques avec aigles, plumet, casques brillant de tout leur cuivre, des képis, des costumes galonnés, boutonnés, avec banderoles, galons, broderies, parements, collets, capote, brodequins et puis des aigles, des aigles, des aigles, de bronze, de cuivre, de fer, pour affirmer la présence allemande !

 

D’habitude, je ne m’intéresse pas aux tableaux de guerre mais ici, dans ce musée, ils parlent. Ils disent le choc des chevaux lancés au galop, le fracas des armes, la violence de la charge (tableau de bataille d’André Morot) ou d’une autre violence, de  celle, intime, de l’adolescent obligé de revêtir le costume de l’occupant  (scène de la vie familiale de Bartholdy, peintre alsacien). Un panorama  déroule les fragments de la bataille de Rezonville.

 

Rezonville où on nous sert avec gentillesse un repas lorrain, choucroute et clafouti aux quetsches !

 

La marche nous entraîne dans la forêt où on ne se bat plus, haute futaie et doigts de mousse au sol. Le sentier longe la Mance, ce ruisseau paresseux  qui disparaît bientôt dans son lit à méandres courts, ce lit devenant vallée, la vallée de la Mance, à la fois prairie et tombeau. Du haut du promontoire prussien, au niveau de la route dont la chute des feuilles rend visible le tournant, on pense à tous ces dormeurs du val sur lesquels va tomber la nuit.